LE BURKINA FASO FILE UN MAUVAIS COTON

L’OR BLANC CRISTALLISE LES TENSIONS

Le coton, deuxième richesse du pays après l’or, joue un rôle très important dans l’économie du Burkina Faso.

Le Burkina Faso était ces dernières années le premier exportateur de coton de l’Afrique de l’Ouest. Depuis deux ans, le secteur rencontre d’énormes difficultés au point qu’il a perdu sa position de leader, permettant ainsi au Mali de passer en 2018 à la première place pour la production de coton.

Certains producteurs, baptisés aussitôt « frondeurs », accusent la Société burkinabè des fibres textiles (SOFITEX) de leur avoir fourni des intrants –semences, engrais et pesticides – de mauvaise qualité. La SOFITEX, une des trois sociétés nationales du Burkina Faso avec Faso Coton et la SOCOMA, rétorque en mettant en cause les caprices de la pluviométrie et la prolifération des ravageurs.

Cette crise intervient après la suspension des semences de coton OGM de la société MONSANTO par la SOFITEX qui lui reprochait de produire des fibres trop courtes, lui faisant perdre son label « coton burkinabè ». Sur pression des cotonculteurs, la SOFITEX est néanmoins en pourparlers avec BAYER pour revenir aux OGM. Non seulement cette crise appauvrit les cotonculteurs qui n’arrivent pas à rembourser leurs crédits mais elle a des répercussions sur les entreprises qui fabriquent des dérivés du coton, comme l’huile.

 Dossier réalisé par Kadia Mahamane Touré (Radio Bouctou à Tombouctou), Aminata Herber (Radio Guimba à Goundam), Mossa Traoré (Radio Diiri FM à Diré, Oumar Traoré (Radio Amadia à Bobo, Dieudonné Sou (Radio Alliance Chrétienne à Bobo)

SOMMAIRE

 Les cotonculteurs en bataille rangée

La riposte de la SOFITEX

Le coton fait de l’huile

En bref…

Synthèse

LES COTONCULTEURS EN BATAILLE RANGEE

A une semaine d’intervalle, deux camps de cotonculteurs se sont affrontés à Bobo-Dioulasso

 CONTRE

Le 13 mars 2018, les « frondeurs », après avoir organisé une marche en février,  ont tiré les premiers en tenant une conférence de presse dirigée nommément contre le directeur général de la Société burkinabè des fibres textiles (SOFITEX) : « Wilfried Yaméogo a menti au peuple et au monde des cotonculteurs quand il soutient sans preuve que les engrais et pesticides sont de bonne qualité mais que la mauvaise campagne en cours est due à la pluviométrie. Nous considérons que ses actes s’apparentent à du djihadisme économique ».

« La récolte n’a pas été bonne. Ce sont les engrais et les pesticides qui ont fait défaut », confirme Prosper Souro, 42 ans, cultivateur de 11 hectares de coton à Panamasso, un village situé à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Bobo-Dioulasso. « Il y eu trop de pluie, je n’ai rien récolté en 2017. C’était mieux avec le coton OGM. Je souhaite qu’on y revienne ».

Les frondeurs ont demandé à la Commission nationale du contrôle des engrais de faire une contre-expertise des intrants incriminés car elle a été mise en place par décret présidentiel. « Et pourquoi, ajoutent-ils, le ministre en charge de l’agriculture ne se saisit pas du dossier ? »

Comme Prosper, ils attendent le retour du coton OGM « qui offrent plus d’avantages aux cotonculteurs et restent la seule alternative face aux effets du changement climatique ».

 

Le coup de grâce est asséné par les frondeurs qui exigent le « départ du directeur général de la SOFITEX pour le bien-être des cotonculteurs puisque nous avons constaté que depuis sa nomination à la tête de la direction générale, il n’a ménagé aucun effort pour baisser la production cotonnière en ce sens que notre pays le Burkina Faso quitte le premier rang pour devenir l’avant-dernier dans la production cotonnière en Afrique ».

 

 

POUR

Le 20 mars 2018, l’Union nationale des sociétés coopératives de producteurs de coton du Burkina (Scoop-UNPCB) ont riposté en entendant apporter « sa part de vérité et d’éclairage  face à une situation qui n’a que trop duré ».

Evoquant les « turbulences dans l’air qui flottent au-dessus du monde cotonnier burkinabé, liées d’une part aux résultats obtenus à l’issue de la campagne cotonnière 2017-2018, et d’autre part à la décision prise par l’Association Interprofessionnelle du Coton du Burkina (AICB) de se retirer momentanément de la culture du coton génétiquement modifié », l’Union soutient la SOFITEX en affirmant que c’est bien la pluviométrie qui a été responsable du désastre. « Dans la même lancée, les rendements à l’hectare ainsi que la production globale attendus en ont pris un coup. Certes il n’y a pas de quoi en être fiers même s’il s’avère que le cumul des productions enregistrées par les sociétés cotonnières a néanmoins dépassé celui de la campagne 2016-2017 ».

Prenant un ton plus combatif, les responsables de l’UNPCB  s’étonnent « de voir une minorité ramer à contre-courant de la vérité » et vont jusqu’à demander si les frondeurs sont réellement des producteurs de coton : « qui tire les ficelles en cachette et à quelles fins ? Quels sont les enjeux qui se cachent derrière tout ceci » ? Rendant coup pour coup aux frondeurs, ils mettent en cause leur leader  qui aurait « abandonné ses champs de coton au profit de l’Eglise ».

L’Union souhaite trouver une formule pour « réduire de moitié les crédits intrants  afin de soulager les producteurs » et échelonner le reste des sommes dues. Aux côtés de la SOFITEX, l’UNPCB a d’ailleurs mis en place des commissions d’évaluation des impayés.

« Nous invitons les frondeurs de se départir des mauvais calculs et des intentions égoïstes, à se ressaisir et à rallier les rangs de la majorité ».

Malgré leurs divergences, les deux camps sont au moins d’accord sur un point : ils n’avancent aucun chiffre, attendant que la SOFITEX les communique officiellement.

Seule certitude : au comptage aux champs cet hiver, la SOFITEX évaluait la production à 563 000 tonnes… alors que quelques mois plus tôt, elle en espérait plus de 700 000, voire 800 000.

 

LA RIPOSTE DE LA SOFITEX

Accusée d’avoir vendu des engrais et des pesticides de mauvaise qualité, la Société burkinabè des fibres textiles (SOFITEX), mécontente de la publicité donnée à cette crise, n’a pas voulu répondre à nos questions. Dans un communiqué de son directeur général, Wilfried Aimé Yaméogo, publié le 1er février 2018, elle se défend cependant en présentant des arguments très précis.

Selon la SOFITEX, la saison 2017-2018 était « porteuse d’espoirs ». En juillet, le décompte de 713 000 hectares consacrés à la culture du coton laissait même « présager d’une production record ».

Mais les « inondations et l’enherbement » de certaines parcelles en juillet-août conduisant à l’abandon de 15 000 hectares suivies d’une sécheresse limitant la pluviométrie à « 850 mm en août-septembre contre 950 mm » l’année précédente, conjugués à la « prolifération des ravageurs et des chenilles carpophages » sans oublier une invasion de « mouches blanches » ont anéanti ces espoirs.

La SOFITEX affirme que les plants de coton n’ont pas bénéficié partout d’une bonne « protection phytosanitaire  des cotonniers, au motif que des traitements effectués dans des conditions de stress hydrique peuvent avoir pour effet de brûler les cotonniers ».

Elle note une « diversité et une disparité des situations » selon les zones de production : « les zones de Faso Coton et de la SOCOMA ont été mieux arrosées » même si les précipitations ont été en baisse : -20% pour le Faso Coton et -6% pour la SOCOMA.

Selon l’Association Interprofessionnelle du Coton du Burkina (AICB), la baisse des rendements a été constatée dans d’autres régions et d’autres pays. La SOFITEX en conclut que ce ne sont pas ses engrais qui sont la cause de ces contreperformances. Les céréales ont d’ailleurs subi le même sort.

Afin de convaincre ses détracteurs, la SOFITEX détaille les processus de recherche et de tests qu’elle a mis en place : pesticides homologués et choisis par une commission tripartite réunissant l’Union Nationale des Producteurs de Coton du Burkina (UNPCB), la SOFITEX et l’Institut de l’Environnement et de Recherches agricoles du Burkina Faso (INERA), « suivi-contrôle rigoureux de la qualité des intrants commandés ». Pour la campagne 2017-2018,  201 échantillons d’engrais et d’insecticides ont été analysés et tous déclarés « conformes ». La SOFITEX va même jusqu’à donner la formule des engrais.

La SOFITEX ne se contente pas de vouloir rassurer les cotonculteurs, elle propose de demander aux banques de rééchelonner les crédits des producteurs de coton et exhorte ceux-ci à prendre une « assurance-récolte ». Elle fait enfin part d’un projet d’irrigation visant à mieux retenir l’eau : en 2018-2019, 200 nouveaux bassins doivent être construits.

Elle rappelle ses déboires avec le coton OGM de MONSANTO ayant entraîné un raccourcissement de la fibre et la perte du label du coton burkinabè et confirme ses contacts avec BAYER. Wilfried Aimé Yaméogo conclut son communiqué en rappelant que « l’activité agricole est tributaire de beaucoup d’aléas » et que cette campagne cotonnière « ne doit pas être considérée comme une fatalité ».

Reportage

LE COTON FAIT DE L’HUILE

Tout est bon dans le coton. La fleur donne les fibres, les graines se transforment en huile, les résidus forment un tourteau alimentaire pour le bétail et les déchets constituent le savon noir. La mauvaise récolte de coton de cet hiver impacte  particulièrement  les huileries.

Le hangar abrite l’usine

A une dizaine de kilomètres de Bobo à la sortie nord de la ville, route de Bama, au milieu d’une étendue de terre rouge se dresse majestueusement un hangar de couleur jaune surmonté d’une longue fumée noire.

Bâtie sur une superficie de 5 000 M2, c’est la Société générale alimentaire du  Faso (SOGAF), une huilerie créée en 2015 par Moctar  Salamatao. Une fois passé l’immense portail, le regard se porte sur les centaines de sacs blancs contenant les graines de coton, en partie recouverts de bâches orange.

Des montagnes de graines de coton

A gauche se trouve l’usine proprement dite, divisée en trois parties : la presserie, le dépôt fini et la raffinerie.

A droite en entrant, le bloc administratif  entouré de verdure abrite les bureaux de la direction. C’est là que nous reçoit Moctar Salamantao, gérant de l’usine.

Moctar Salamantao

Après nous avoir expliqué les difficultés qu’il a eues pour obtenir les autorisations administratives et les prêts bancaires, il nous précise que l’huile de coton est l’huile la plus consommée au Burkina Faso : « le pays compte environ 120 huileries qui ne suffisent pas à couvrir les besoins. Nous importons chaque année un million de litres d’huile de coton provenant du Niger, du Mali et de la Côte d’Ivoire, nous n’en avons pas suffisamment pour l’exporter ».

Sensible à la protection de l’environnement, Moctar nous explique que pour  la chaudière de l’usine il utilise des coques d’anacarde, ou noix de cajou, d’où la fumée noire, mais qui évitent l’emploi du bois et la déforestation.

Pour sa première année de fonctionnement, la SOGAF tablait sur 6 000 à 7 000 tonnes de graines, voire 10 000. Suite à la mauvaise récolte 2017-2018, la SOFITEX ne lui en a livré que 1 000 tonnes. S’il veut rentabiliser son usine, Moctar va devoir cette année acheter des graines de coton à la SOCOMA et à Faso Coton, voire au Bénin, ce qui lui coûtera beaucoup plus cher à cause du transport.

MOCTAR SALAMATAO

Les graines encore entourées de fibres sont acheminées par élévateur dans les trois pressoirs qui ont une capacité de 25 tonnes pour le premier, de 15 tonnes pour les deux autres.

IBRAHIM SANOU, chef de l’usine

Les pressoirs de l’huilerie

 

 

 

Les résidus des pressoirs constituent du tourteau compressé qui est mis dans des sacs de 100 kg. Cet aliment pour bétail est expédié en Mauritanie, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Mali.

 

 

 

Les sacs de 100 kg de tourteau

L’huile pressée est envoyée dans des cuves souterraines pour décantation. Puis elle est lavée avec de la soude caustique et largement rincée. Ensuite elle passe par un extracteur d’odeur qui agit par centrifugeuse.

OUMAR SANOU, raffineur

Au cours du lavage, l’huile subit des tests de contrôle avec un révélateur pour voir s’il reste de la soude. Mais avant de la mettre dans des bidons en plastique de 20 litres, des prélèvements sont effectués sur chaque lot et analysés dans le laboratoire situé au premier étage.

 

 

L’huile est lavée 

à la soude caustique

puis rincée plusieurs fois

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des tests sont effectués pour vérifier la pureté de l’huile

Enfin les déchets sont utilisés pour fabriquer du savon noir.

Soucieux de préserver l’emploi de ses employés menacé par l’insuffisance de l’approvisionnement en graines, Moctar Salamatao freine la production de coton afin qu’elle s’étale sur plusieurs mois avec le risque que la graine durcisse et donne moins d’huile : 13 ou 14% du tonnage au lieu des 16% espérés.

MOCTAR SALAMATAO

En bref…

Le coton, appelé l' »or blanc » n’est cultivé de façon intensive au Burkina Faso que depuis les années 1920 sur ordre de l’administration coloniale.  Auparavant sa production était familiale, associée à la culture vivrière. L’instauration d’un « champ collectif obligatoire » et le travail forcé entraîneront même un exode des paysans vers la Gold Coast (futur Ghana).

Utilisé principalement pour la confection des pagnes, le coton a également servi autrefois de monnaie d’échange sous la forme de bandes tissées.

Quelques chiffres: 300 tonnes en 1924, 3 528 tonnes en 1925, 6 238 tonnes en 1926… 36 000 tonnes en 1970, 151 259 tonnes en 1990 (source: Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération), 731 000 tonnes en 2018 dont 563 000 pour la zone couverte par la SOFITEX.