LA CULTURE BURKINABE DANS TOUS SES ETATS

LA SEMAINE NATIONALE DE LA CULTURE VEUT EVITER LES CONFLITS

Comme tous les deux ans, la 19ème édition de la Semaine Nationale de la Culture (SNC) se tient du 24 au 31 mars 2018 dans la capitale culturelle du Burkina Faso Bobo-Dioulasso. Cette édition est particulière, elle est marquée par plusieurs évolutions. De manière officielle, les compétitions de danses traditionnelles ont été annulées pour éviter la concurrence ethnique. Au niveau de la mairie, les masques traditionnels seront de sortie plus longtemps que les éditions précédentes. La volonté est bien de sensibiliser la population aux valeurs traditionnelles du pays, comme en témoigne le thème choisi : « la sauvegarde des valeurs culturelles, enjeux et défis ». Un critique d’art nous éclaire sur ces problématiques : il appelle la jeunesse à un sursaut culturel.

Dossier réalisé par Zida Benjamin Tegawendé (Radio Alliance Chrétienne à Bobo), Mahamadoun Guindo (Radio Issa ber à Niafunké), Fatalmoudou Traoré (Diiri FM à Diré), Aminata Sanou (L’Express du Faso à Bobo)

 SOMMAIRE

Ouverture de la SNC en diversité

La 19e édition de la SNC face à des défis croissants

« Il ne faut pas qu’on dorme sur notre potentiel culturel ». Interview d’Evariste Kombary, journaliste culturel et critique d’art

En bref…

Reportage

OUVERTURE DE LA SNC EN DIVERSITE : LES MASQUES A L’HONNEUR

Elle s’ouvre en grande pompe. La 19e édition de la Semaine nationale de la Culture rassemble des milliers de personnes, samedi 24 mars,  au stade Sangoulé Lamizana de Bobo-Dioulasso. Entre deux groupes de musique locaux, la cérémonie est ponctuée de discours, du premier ministre Paul Kaba Thieba et des parrains Mahamoudou Ouédraogo, ancien ministre de la Culture, Lassiné Diawara, président de la Chambre régionale de Commerce et d’Industrie de l’Ouest et Bourahima Sanou, maire de la ville.

 Ouverture officielle de la SNC au stade Sangoulé Lamizana

Après ces discours, place au défilé culturel qui se déroule en deux parties. Les treize régions du Burkina Faso s’exposent au public à travers des danses, musiques ou costumes traditionnels, caractéristiques de leur communauté.

                La mascotte de l’édition 2018

Ensuite, les quinze villages des Hauts Bassins présentent  leurs masques, leurs marionnettes et autres coutumes. Le public attendait avec impatience la venue des masques : sans laisser voir de visage, ils dansent au rythme des tambours, des flûtes et des chants traditionnels. Les masques ont un rôle de transmission de valeurs. Ils sortent habituellement lors des funérailles, ils symbolisent l’âme du défunt.

La parade multicolore des masques

Pendant une demi-heure, le public se montre enthousiaste, chaque prestation est ponctuée d’applaudissements qui résonnent dans tout le stade à ciel ouvert. La prestation la plus ovationnée est celle de la troupe de l’Institut des Jeunes sourds du Faso qui en profite pour faire passer son message : « La surdité n’est pas une fatalité ».

Les sourds affirment leur identité

Pour cette 19e édition, 1 287 participants sont au rendez-vous, des compétiteurs venus de tout le pays pour représenter les cinq catégories et disciplines du Grand Prix national des Arts et Lettres.

Des habitués se déplacent comme pour chaque édition. C’est le cas d’Aboubacar qui vient de Ouagadougou depuis une vingtaine d’années. Pour lui, il est essentiel que la jeunesse s’approprie sa culture et vienne faire un tour à cette semaine culturelle africaine:

Mais la cérémonie  accueille également de nouveaux venus de pays voisins. Fatou a fait la route depuis Dakar. Elle est elle-même directrice du festival national des Arts et de Culture du Sénégal (FESNAC). Elle n’avait jamais assisté auparavant à la SNC. Pour elle, il est essentiel de « sauvegarder le patrimoine culturel du pays, seule richesse qui reste à l’Afrique aujourd’hui ».

Un propos intéressant qui fait écho au thème de cette 19e édition : « la sauvegarde des valeurs culturels : enjeux et défis ». Cette édition appelle donc des changements.

Analyse

LA 19e EDITION DE LA SNC FACE A DES DÉFIS CROISSANTS

 Cette 19e édition ne ressemble pas tout à fait aux précédentes. En effet, deux changements officiels ont lieu cette année. Le premier concerne l’annulation des compétitions de danse et chants traditionnels. Cette décision résulte de la prise de conscience qu’il ne faut plus mettre en concurrence les différentes ethnies, comme l’explique le Directeur régional chargé de la culture des arts et du tourisme dans les Hauts Bassins, Frédéric Niamba :

Le deuxième changement est lié au choix du port du Koko Dunda, le pagne traditionnel tissé par les artisanes de Bobo-Dioulasso.

 

La mairie s’est impliquée  davantage cette année par la création d’une tribune de masques, en organisant une danse des masques pendant deux jours. Alain Sanou, quatrième adjoint au maire est chargé de ce dossier :

 

Une volonté est également affichée pour en finir avec l’industrie étrangère qui fait de l’ombre aux produits artisanaux. Alain Sanou :

 

Mais le principal défi de cette édition tient à son thème. Parler de « sauvegarde des valeurs traditionnelles » n’est pas anodin. Il semblerait que la jeunesse burkinabè ne s’approprie plus les valeurs culturelles traditionnelles.

 

Joseph Sanou est le chef coutumier de Kibidoue/ Dioulasso-Ba :

Le ministre de la Culture Abdoul Karim Sango lui-même ne dit pas autre chose, lors de la cérémonie d’ouverture: « une crise des valeurs traditionnelles frappe la jeunesse. Le pays assiste à un effritement du tissu social et une disparition des savoir-faire ancestraux. » Il appelle même à un « sursaut salvateur » pour sauver la culture.

Mais des artistes persistent à croire qu’il est possible de revisiter l’art traditionnel. C’est le cas des frères Ouattara qui inaugurent le 25 mars une exposition de leurs œuvres à la Villa Rose. Leur travail consiste à copier des masques anciens pour les détourner, selon leur imaginaire.  Eux aussi conseillent aux jeunes de rester sur leurs gardes quant à la modernisation de la société :

 

A travers cette 19e édition de la SNC, il semble que ces défis soient compris et pris en main par les divers acteurs, qu’ils soient institutionnels, politiques ou artistiques.

 Interview

ÉVARISTE KOMBARY: « IL NE FAUT PAS QU’ON DORME SUR NOTRE POTENTIEL CULTUREL »                                                     

 

 

Evariste Kombary est journaliste culturel et critique d’art. Son expérience lui permet de parler des défis de la culture au Burkina Faso aujourd’hui.

 

 

 

 

Que pensez-vous de la suppression des compétitions de danses et chants traditionnels ?

Je la désapprouve totalement. Depuis la création de la SNC il y a deux tendances : ceux qui estiment qu’on ne doit pas noter et comparer des cultures et il y a ceux comme moi qui pensent qu’on ne compare pas les cultures mais les troupes. Depuis la première édition on parle de liberté, de fraternité, on aspire à être une nation. Les compétitions permettent cela et amène les burkinabè à faire sens autour de la culture. Cela permet aussi aux troupes traditionnelles de se vendre. Sans compétition, il n’y a pas de stimulants.

Est-ce que vous pensez que notre richesse culturelle est menacée ?

 Elle n’est pas si menacée que cela mais il y a des petites richesses qui sont en train de disparaître. Par exemple, dans certaines régions, certains pas de danse commencent à être oubliés. Mais aussi le savoir-faire artistique ; dans certaines régions les gens ne savent pas comment fabrique un tam-tam ! Alors que c’est ça qui fait la richesse de notre pays. Et si tu veux revenir dans la compétition tu es obligé de savoir fabriquer un tam-tam. Cela pousse les gens à revenir chaque année. En tant que burkinabè on arrive quand même à faire des choses liées à la culture, mais il n’empêche que le thème nous dit : « attention, il ne faut pas qu’on dorme sur notre potentiel culturel ». Il y a des jeunes qui ne s’intéressent plus à cela donc ce thème interpelle, car ils sont notre relève.

 Quels sont les autres défis auxquels notre culture est confrontée ?

 Aujourd’hui le défi essentiel est la diffusion des arts : il faut des salles de spectacle. En Côte d’Ivoire ils ont fait un Marché des Arts et du Spectacle (MASA) à Abidjan, ils ont une Maison de la Culture plus grande que la nôtre. A Ouagadougou, c’est la Maison du Peuple qui accueille les spectacles mais elle n’est pas confortable.  Il y a bien une Maison de la Culture à Bobo mais elle est inaccessible, trop chère. Il faut multiplier des salles culturelles dans chaque région. Mais il faut aussi professionnaliser le secteur de l’art. Beaucoup de gens ne considèrent pas leur art comme un vrai métier. En Afrique, tout parle de la culture. Celui qui oublie sa culture est un homme perdu.

En bref…

A quoi correspond le sigle SNC ?

Il s’agit de la Semaine Nationale de la Culture. C’est une biennale culturelle et pluridisciplinaire organisée par l’Etat burkinabè depuis 1983, initiée par Thomas Sankara. Initialement elle avait lieu chaque année dans une ville différente du pays avant d’avoir lieu, depuis 1990, tous les deux ans à Bobo-Dioulasso, qui devint grâce à cela capitale culturelle du pays.  Cette manifestation a pour objectifs de revaloriser le patrimoine culturel mais aussi de renforcer la coopération culturelle internationale.